«Le président ne peut pas me virer. Il ne pourra jamais. Il m'a introduit dans le saint des saints. Je sais beaucoup trop de choses. A l'extérieur du système, je deviendrais une bombe à retardement». Dans La Tragédie du président (Flammarion), Franz-Olivier Giesbert rapporte quelques phrases hallucinantes de Dominique de Villepin, prononcées au cours de l'été qui suit la dissolution de 1997 - ou comment un homme réussit par à-coups à manipuler le président de la République. La semaine du 20 mars 2006, alors que la crise du CPE atteignait son apogée, un proche de Villepin confiait: «La position du président de la République est ferme et ne bougera pas. Il ne peut pas perdre son Premier ministre ni en changer.» Il annonçait aussi une intervention publique de Jacques Chirac en fin de crise, qui ferait œuvre de «réconciliation républicaine». Ainsi le sort du Premier ministre ne dépendrait-il pas du bon vouloir du chef de l'Etat - une première, hors période de cohabitation. Devant l'incendie qui se propage, les 2 têtes ne peuvent que se sauver ensemble ou brûler ensemble : avec «Néron» (surnom donné à Villepin par Bernadette Chirac en 1997) à Matignon, le président a été contraint de jouer les pompiers. C'est donc Chirac, désormais poussé en première ligne, que revenait, le vendredi 31 Mars 2006, le devoir de sortir de la crise avec son allocution.  «Une seule personne, à part sa fille Claude, peut se permettre de dire à Chirac qu'il fait une connerie: c'est Villepin», assure l'un de ses fidèles. Il s'est donc toujours autorisé un comportement hors normes. «Si Dominique ne manifestait jamais de familiarité envers le chef de l'Etat, il faisait de la provocation, se souvient un ancien de l'Elysée. Il se pointait en retard à certaines réunions, obligeant Chirac à l'attendre.» Il arrive aussi à Villepin, comme pendant l'automne 2001, de lâcher en pleine discussion: «Qu'est-ce que je fais là si on parle d'intendance?», avant de s'entendre dire par le président: «Vous restez!». Un ex-conseiller du président avance une explication: «Si Villepin a un vrai ascendant sur le président, c'est parce qu'il est bardé de certitudes et toujours en initiative. Cela rassure un homme politique.» Trois dérapages scandent l'année qui précède son arrivée à Matignon. En juillet 2004, sa réaction précipitée à la fausse agression du RER D entraîne l'Elysée dans l'erreur. A l'automne 2004, le député Didier Julia rentre d'une expédition hasardeuse en Irak, après avoir tenté de récupérer des otages. Villepin, qui veut le faire entendre par la police dès son atterrissage, n'est pas suivi par Raffarin. Il se précipite chez Chirac: «Votre Premier ministre n'a pas de courage, il faut le changer!» Lors d'une discussion juste avant un Conseil des ministres, il fait part de son courroux à certains de ses collègues - «J'ai honte d'appartenir à ce gouvernement» - et irrite fortement Raffarin. Chirac, qui a été consterné par l'attitude de son ministre de l'Intérieur, joue la dédramatisation: «Ne t'inquiète pas, les convictions de Dominique ne durent pas plus de deux heures!» Ces exemples d'incidents aurait pu avoir pour conséquence d'arrêter net l'évolution spectaculaire de la carrière politique de Villepin. Il faut se souvenir des propos de plusieurs fidèles de Jacques Chirac quand se profile un changement de Premier ministre, au début de 2005 : «Si un président se laisse imposer un chef de gouvernement, c'est qu'il n'a plus d'autorité», prévient Jean-Louis Debré. «Appeler Villepin, c'est s'effacer» analyse un autre membre du premier cercle. Dominique de Villepin va faire plus fort: réussir à se nommer lui-même. Dès 2002, il a indiqué à Jean-Pierre Raffarin qu'il lui succéderait. Au Quai d'Orsay puis, surtout, Place Beauvau, il se prépare. Apprend à connaître la société française, entretient ses réseaux, réfléchit au programme de ses «cent jours». A peine choisi, le nouveau Premier ministre retrouve son élan. Les malentendus se font donc rares entre les deux maisons, sauf lorsque l'orgueil pousse l'hôte de Matignon à s'immiscer dans le domaine réservé du chef de l'Etat. Mais l'équilibre des institutions s'en trouve de fait modifié. Une situation qui porte un nom: cela s'appelle une fin de règne.

Extraits choisis et retranscrits de l'article de l'Express, à consulter dans son intégralité sur http://www.lexpress.fr/info/quotidien/actu.asp?id=3130

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