Sansure : Tout d'abord, prenons de vos nouvelles. Comment allez-vous ? Que faites-vous depuis le mois de Septembre 2007, mois qui clos le livre ? Travaillez-vous toujours dans le même restaurant et avez-vous fini par trouver un appartement ?

Laura D : Tout va plutôt bien, je vous remercie. Je suis toujours étudiante et maintenant à Paris. Donc depuis septembre je partage mon temps entre mes cours et un petit job, puis évidemment, mon témoignage. Je travaille toujours en restauration, mais je n'ai toujours pas d'appartement à moi. Je suis plus ou moins colocation avec une amie (hébergement qui s'éternise), mais j'ai un toit.

Votre témoignage est percutant, cru et parfois choquant. Quel a été l'élément déclencheur qui vous a motivé à vous lancer dans l'écriture de ce livre ?

J'ai toujours aimé lire, les livres et bien sûr l'acte d'écrire. Je ne suis pas tombée dans la prostitution par hasard mais pour des questions évidentes d'argent. J'avais faim et je ne peux oublier comme la faim peut-être douloureuse. Il m'apparaissait déjà important qu'un jour, je dénonce, que je mette à jour la monté de la précarité en France et ses dérives.
Je naviguais  sur Internet afin de recueillir des avis d'étudiantes qui se prostituent, sur un forum qui parlait du sujet, et je suis tombée sur l'annonce d'une étudiante qui s'intéressait aussi au sujet. Elle souhaitait rencontrer une jeune fille comme moi, qui, pour survivre, se prostituait. Elle m'a proposé une rencontre pour en en parler, j'ai accepté après un mois d'hésitation. Nous avons donc fait connaissance. Elle était en contact avec un éditeur et souhaitait mieux connaître mon histoire. Rien de bien précis au départ, juste l'évocation d'un projet de livre, assez vague, puis mes confidences ont fini par préciser le projet. Nous avons donc commencé une co-écriture et au fil des semaines s'est tissée l'histoire de Laura D., mon histoire. Celle que beaucoup connaissent à présent.
Dénoncer une injustice sociale par un livre me motivait et me donnait le courage d'aller jusqu'au bout. J'ai été la plus sincère possible à travers des scènes qui parfois sont difficiles. Je veux simplement qu'on ne ferme pas les yeux sur une réalité, aussi sordide soit-elle, aussi éloignée de l'image d'Épinal de l'étudiant bohême qui galère avec le sourire.

Dans votre dernier chapitre, vous vous posez une question qui glace le sang à sa lecture : “Mais surtout, serai-je assez forte pour ne pas retomber dans la prostitution ?” en ajoutant : “L'argent du sexe est trop rapide, trop important pour que je me refuse à y penser”. Rassurez-nous, avez-vous définitivement tourné la page sur cette triste activité ?

Cette phrase, peut choquer ou surprendre, mais il faut se remettre dans un contexte de précarité extrême, et c'est vrai qu'à travers cette phrase, j'exprimais justement mon désarroi face à une peur panique de manquer de l'essentiel : pouvoir s'habiller, manger à sa faim, ou bien se retrouver dans des situations sans fin avec ma banque, les agios, les factures... et pour autant ne pas abandonner mes études.
Je vous rassure, aujourd'hui “j'ai tourné la page”, je pense en effet qu'avec ce livre j'ai pris beaucoup de recul, et , justement j'ai davantage envie de me battre pour que de moins en moins de personnes soient confrontées à cette situation.
Je ne fais pas de mon cas une généralité, beaucoup d'étudiantes s'en sortent sans se prostituer, d'autres se prostituent et le vivraient “plutôt bien”, mais ce n'est pas pour autant qu'il faut taire le sujet et négliger ou « marginaliser » ce phénomène.

Au début de votre livre, vous expliquez que vous choisissez de renommer la ville où se produit les faits en la baptisant “V.”, car vos parents ne doivent en rien être au courant de votre activité. Ne craignez-vous pas que si ils étaient amenés à ouvrir le livre, avec le nombre de détails les concernant et les diverses mises en situations que vous décrivez, ils finiraient par y trouver des similitudes et, ensuite par comprendre ? Avez-vous déjà réfléchi à une telle situation ?

En effet, cette situation pourrait arriver mais jusqu'à ce jour, je sais qu'ils ont entendu parler du livre mais pas suffisamment pour qu'ils se doutent de quoi que ce soit. C'est justement pour cela qu'il est si difficile d'aborder des aspects concrets et détaillés de ma vie privé.  Le risque est énorme, je l'ai pris en connaissance de cause mais je tiens à garder la maîtrise de tout ce qui se dira ou se fera à mon sujet. La peur ne résout rien. On n'avance pas et rien ne peut changer si on se laisse enfermé. Le but n'est pas de les confronter à cet échec financier dans leur rôle de parents... Je les aime trop et ne leur reproche rien.

A ce jour, êtes-vous toujours décidée à ne plus retourner vivre à “V.” ?

J'ai quitté V, en partie après la rencontre d'un de mes clients dans un café que je fréquentais, donc l'idée d'y retourner est plutôt lointaine et ne fait pas partie de mes projets actuels.

Un de vos “clients”, Joe, vous offre l'ordinateur portable dont vous rêviez. Continuez-vous d'utiliser celui-ci ? Si oui, ne constitue t-il pas une source de mauvais souvenirs et de passé douloureux ?

L'ordinateur, oui en effet, je l'ai gardé, je ne peux pas me permettre de ne pas en avoir, et malgré les souvenirs... Il est un outil principal pour mes études et pour l'instant je ne peux m'en débarrasser. C'est peut-être contradictoire mais il m'inspire à présent d'autres souvenirs, moins désagréables.

Après la parution de votre livre, certaines personnes qui n'étaient pas au courant de votre prostitution avant celle-ci le sont elles aujourd'hui ?

Quasiment personne n'est au courant, en effet. Je ne tiens pas à ce que ça se sache et je n'en parle pas.

Ce livre vous permettra sans doute de gagner une certaine somme d'argent. Que pensez-vous faire avec ce gain ?

Evidemment ce livre me rapportera de l'argent mais je ne peux répondre que de façon évasive, peut-être parce que je ne réalise pas encore. Je ne pensais pas que le livre allait prendre une telle ampleur dans la presse, à l'étranger. La seule certitude que j'ai, c'est que je suivrais mes études plus sereinement désormais.

Avec le recul, si vous deviez revenir à votre point de départ, en septembre 2006, et en ayant connaissance du parcours dont vous avez été victime, pensez-vous que vous auriez arrêté vos études afin d'éviter de vivre un tel enfer ou auriez-vous choisi la même trajectoire que celle que vous avez entreprise ?

Je ne sais pas du tout si avec l'expérience et le recul que j'ai je referais la même chose, en effet le bon sens voudrait que ma réponse soit négative. Mais si les faits devaient rester inchangés que voulez-vous que je vous réponde ? Non, car je retiens les leçons d'une expérience ? Oui parce qu'on ne s'arrache pas aisément de l'addiction à l'argent ? Je trouve cette question étrange et sa réponse impossible.
Mais qu'on ait ou non de l'argent, on devrait tous avoir droit aux études et non seulement à une part de rêve !

Qu'aimeriez-vous dire à toutes les filles qui sont plongées dans la même galère dont vous avez été victime et qui réfléchissent à la solution d' “argent rapide” qu'est la prostitution ?

Je ne sais pas trop, je ne veux pas être moralisatrice, je pense que chacun fait comme il l'entend. Il est que même en étant loin peu naïve, on ne mesure jamais assez les conséquences l'acte prostitutionnel. Sans incriminer les clients, je tiens quand même souligner qu'il s'agit de relations sexuelles tarifées, de rapports de  domination fondés sur l'argent. Certaines limites peuvent être dépassées très vite. Même s'il s'agit d'une heure dans une vie, ces soixante minutes  peuvent avoir une incidence difficilement imaginable. Donc, cherchez de l'aide et forcez cette aide qui bien des fois arrive après les difficultés.

Que peut-on vous souhaiter aujourd'hui ?

J'ai beau réfléchir, je ne sais pas... A vous d'émettre un souhait !

Propos recueillis par Lucas G.


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