Les dessous des services secrets français ! #Enquête

Recrutement des informateurs, pose de micros, filatures à risques, …


Dans le livre « Les guerres de l'ombre de la DGSI : plongée au cœur des services secrets français », Alex Jordanov, journaliste d’investigation, documentariste et reporter de guerre, a compilé les témoignages d’une dizaine d’agents sous forme d’un carnet de bord. Entre succès et ratages du renseignement intérieur, les confidences et les documents qui figurent dans l’ouvrage sont impressionnants.

« Un monde terrifiant de vérité auquel nous n'avions jamais eu accès »

On y découvre, entre autres, comment la France a échappé à un attentat chimique qui aurait été bien plus meurtrier que ceux du 13 novembre 2015. Les 294 pages ont été relues par des experts du renseignement pour ne pas livrer des informations sensibles sur des affaires toujours en cours et certains récits ont été nettoyés : noms des policiers modifiés, dates rectifiées, lieux interchangés, ...  Le magazine l’Obs a publié quelques extraits du livre en édulcorant également certains passages.

Découvrez le chapitre 1 en intégralité et plusieurs extraits représentatifs :

Fin 2013, Hatem et des agents de la section T3 (islam radical) de la DGSI se rendent au bureau d’exploitation vidéo dans les entrailles de « Levallois ». Ils sont là pour visionner les images d’un « islamo-délinquant » notoire surveillé, et filmé depuis quelques mois. Un de leurs dossiers prioritaires. Il s’agit d’un dénommé « Pak Pak », trafiquant d’armes au nom de l’islam. D’origine pakistanaise, il organise des mini-camps d’entraînement djihadistes sur des terrains vagues de grande banlieue ou dans les forêts avoisinantes, dans l’Essonne, d’où il est originaire. Visiblement Pak Pak est parano et fait attention aux allées et venues sur son palier. La caméra de surveillance installée face à sa porte d’appartement filme la présence d’un guetteur devant sa porte.
– D’entrée tu vois que le type à des choses à cacher. Il avait installé un vigile pakistanais sur le palier devant sa porte quasi en permanence. Les gens normaux ne font pas ça. Le vigile dormait parfois à même le sol, il ne bougeait pas. Je me demande quel pipeau il a raconté aux voisins ou qui étaient les voisins ? C’est vrai qu’il était au bout du couloir éloigné des escaliers, il y avait très peu de passage.
En ce mois de novembre 2013, une caméra a aussi été installée à l’intérieur de son appartement à Évry.
Rassemblés autour d’écrans moniteurs, les agents passent en revue et en accéléré les images de vidéosurveillance de l’appartement de Pak Pak. Soudain, en plein milieu du visionnage, un des agents s’écrie : « Mais c’est Djeballi ! »
Sur l’enregistrement vidéo on distingue clairement Imad Djeballi, proche de Mohamed Merah et figure du salafisme toulousain, en train de discuter avec le trafiquant. « Putain, il a gonflé depuis la dernière fois », lance Bastien, un autre agent du groupe.
Hatem est persuadé que Djeballi veut et se doit d’agir, venger Merah, porter un grand coup à la France, à la « citadelle des infidèles ». C’est sa motivation première.
– Ce type, Djeballi, est hyper déterminé. Il connaît du monde à Paris et en banlieue. Il se rend aux mêmes endroits que Mohamed Merah à Paris. Ils ont les mêmes plans. Merah a dû lui refiler ses contacts. Le fait qu’il rencontre un dealer d’armes en région parisienne multiplie le problème par deux pour nous. Ça devient un « melting-pot de savoir-faire » entre les deux bonshommes, l’un fournisseur et motivateur, l’autre exécutant gradé de la nébuleuse islamiste.
– À eux deux ils couvrent les sphères drogue, prison, salafistes, faux papiers, tout ! reprend Hatem. Un « melting-pot » sulfureux, un vrai problème pour nous… Djeballi est un mec dangereux. On ne s’attendait pas à le voir ici, en compagnie de notre cible, qui est déjà du « lourd ». On a maintenant un dossier parisien et un dossier toulousain. Cela devient immédiatement un dossier national. C’est chaud.
A posteriori, les agents de la DGSI vont s’apercevoir que ce n’est pas la première fois que les deux hommes se rencontrent à Paris. Une vérification de l’historique de géolocalisation des différents portables que les deux suspects utilisent dévoile d’autres « montées à Paris » de Djeballi pour rencontrer le trafiquant islamiste originaire d’une cité de l’Essonne. Les hommes des services vont apprendre que les deux objectifs donnent aussi dans le trafic de voitures et de faux billets.
Immédiatement, une équipe de Levallois est dépêchée à Toulouse. La surveillance d’Imad Djeballi et de son entourage proche est intensifiée. Les flics du contre-espionnage se doutent qu’il va bientôt remonter chercher des armes.
À Toulouse, Djeballi mène une vie paisible, sous les radars. Maison, famille, prières. Il ne se fait pas remarquer. Les seuls moments d’intérêt pour les hommes des services venus de Paris : ses passages au Kebab Café, situé boulevard de Strasbourg, dans le centre-ville. Djeballi en a fait une officine annexe pour ses rendez-vous « islamistes ». En la surveillant, les policiers vont mettre à jour leur album photo de la sphère toulousaine.
En région parisienne, la surveillance de Pak Pak et de son frère Z. est accentuée. Il faut dire que leur pedigree a de quoi inquiéter les hommes des services secrets. Leurs fréquentations incluent le gotha de l’islamisme français, en particulier Antho Bolamba-Digbo, le fondateur de l’association Sanabil, dont ils sont particulièrement proches. Une association qui sera dissoute par Bernard Cazeneuve à l’automne 2016 et dont les avoirs seront gelés. Jugée en lien étroit avec de nombreux djihadistes, elle venait en aide aux détenus musulmans. Toutes les figures de la mouvance radicale française sont un jour passées par Sanabil : Sabri Essid, Forzane Alizza, Mehdi Nemmouche, les frères Clain, Amedy Coulibaly et bien d’autres.
Incarcérés plusieurs fois, Pak Pak et son frère ont fait l’objet de plus d’une vingtaine de procédures parmi lesquelles : extorsion, chantage, contrefaçons de luxe, usage de faux et trafics en tous genres. Ils utilisent une demi-douzaine de véhicules haut de gamme. Porsche Cayenne, Audi Q7, Renault Safrane, Citroën C4, VW et un utilitaire blanc. Tous les véhicules sont immédiatement « équipés » par les techniciens. Les policiers vont aussi installer une caméra dans une camionnette qui va filmer 24h/24 l’utilitaire blanc de Pak Pak garé sur un parking de la ZAC de Grigny. Cette surveillance ininterrompue va durer plusieurs jours.
Jusqu’au départ tant attendu par les policiers. La Citroën Picasso d’Imad Djeballi remonte l’autoroute A6 à vive allure direction Paris. Assise à ses côtés, une autre grande figure du djihadisme français, Quentin Lebrun, un converti parti depuis en Syrie. À leurs trousses, plusieurs véhicules et motos de filature de la DGSI. Certains sont positionnés en amont pour prendre le relais.
La voiture de Djeballi a bien évidemment été « équipée » par les hommes des services.
– Djeballi et les Toulousains avaient trouvé nos premières balises et les ont fait expertiser par des « Chinois », raconte Hatem qui était au volant d’une des voitures de filature.
– Des « Chinois » ?
– Ce sont des geeks asiatiques de la région de Toulouse, qui rendent aussi service au crime organisé. Djihadisme et banditisme ont des atomes crochus avec les « Chinois ». Des liens étroits.
Les islamistes passent régulièrement au peigne fin leurs voitures, à la recherche de matériel de surveillance. Ils sont paranos. D’après les sources chinoises qui fournissent les djihadistes, le matériel de géolocalisation repéré sur les véhicules utilisés par les « Toulousains » provient sans aucun doute du gouvernement français, des services. C’est ce qui ressort des écoutes, conversations et échanges de textos entre les Chinois et les salafistes toulousains. Djeballi et sa bande se savent maintenant étroitement surveillés.
Au domicile d’Abdelouahed el-Baghdadi, un proche de Djeballi, membre de leur groupe et mari de Souad Merah, les hommes des services vont retrouver un document éloquent, fixant les consignes de discrétion. Les règles de jeu du chat et de la souris. Il y est aussi écrit : « Les gens se classent en trois catégories : un musulman moudjahid […], un musulman ordinaire […] et un ennemi de l’islam, à qui on ne montre pas ce que l’on fait, au contraire, on essaie de l’égarer. La guerre, c’est de la traîtrise et nous employons la guerre psychologique et la dissimulation à l’égard de l’ennemi. »
– Les « barbus » de cette trempe sont tout sauf des abrutis,
rajoute Hatem, alors en charge du dossier « armes-Lebrun-
Djeballi ».
Cette fois, les techniciens de la DGSI ont mis le paquet. Les nouvelles balises sont incrustées et soudées dans les jantes de la Citroën Picasso de Djeballi, ainsi que sur celles de la Mercedes de Lebrun qui est restée à Toulouse. Les micros et caméras sont cousus dans les appuie-tête ou fondus dans le plastique des portières. À ce moment précis, personne ne sait quel véhicule ils vont utiliser, les agents ont donc équipé les deux voitures.
« Le cheikh a dit que nous sommes des vrais terroristes », se vante Quentin Lebrun dans la voiture qui file vers Paris. Allusion au feu vert religieux qui lui a été délivré depuis une terre de djihad. Le feu vert d’un chef religieux est obligatoire avant de passer à l’acte. Il a visiblement été encouragé à monter une opération en France.
Les hommes de Levallois n’ont plus aucun doute. Ils savent que les deux djihadistes ont reçu la bénédiction d’un référent religieux en Syrie pour commettre des actes terroristes sur le sol français. Ils ne peuvent pas se permettre de lâcher et perdre de vue leurs cibles.
Quelques jours auparavant, en fouillant l’appartement de Lebrun en son absence, les policiers ont trouvé des éléments annonçant un important achat d’armes prévu en région parisienne. Ce voyage est certainement celui de la transaction censée se dérouler dans une ZAC située entre Grigny et la prison de Fleury-Mérogis dans le 9-1.
– Lebrun est malin : à Toulouse il gare toujours sa voiture sous un lampadaire près de la sortie de son immeuble. Certainement pour surveiller les allées et venues autour de son véhicule depuis sa fenêtre, pour éviter de se faire coller un mouchard. Mais nous, on peut aussi faire ça en plein jour. On gare une voiture en biais qui cache la roue avant du véhicule. Une deuxième voiture derrière, avec le coffre ouvert pour bloquer la vue opposée. Après on sort des tee-shirts et des cartons, et on fait semblant de marchander, de faire du trafic de cité, genre transaction banale. Pendant ce temps-là le technicien est sous la voiture ciblée en train d’équiper une des roues. Ça va très vite. Cinq, dix minutes, pas plus. On est très bons à ça… Ces mecs-là sont hyper méfiants, surtout quand ils se croient surveillés. Leurs voitures, leurs apparts, leurs caves, ils font attention à tout.
Sur son palier, Quentin Lebrun ira jusqu’à installer un brouilleur, des détecteurs de micros, et même un dispositif pour filmer l’intérieur et l’extérieur de l’appartement. Sur son palier, le dispositif électronique fait ainsi face à celui des espions du renseignement intérieur.
– Il faut être patients avec ces mecs, attendre le moment propice. On a fini par prendre une « macro » photo de la serrure. La photo est ensuite agrandie au laboratoire technique qui nous indique quel type de clé correspond à cette serrure. Le labo dispose de toutes les clés possibles et imaginables. Le serrurier est revenu avec nous chez Lebrun avec la bonne clé à moitié finie et a terminé le travail sur place.
Il fallait rentrer. Une opération délicate tant le protocole est méticuleux. La seule règle : ne pas laisser de traces. Il faut dédier des agents à la surveillance de l’immeuble pendant l’opération qui s’effectue en l’absence de l’objectif. Sécuriser les lieux, surtout l’entrée de l’appartement. Serrure, tiroirs et tout objet manipulé sont pris en photo et inspectés en cas de présence d’un marquage ou d’un « témoin » qui peut alerter les suspects du passage des policiers. Un intensificateur de lumière, une torche IR, détecte la présence d’une source infrarouge caractéristique d’une alarme ou d’une caméra infrarouge. Les fenêtres sont obturées de façon à pouvoir travailler tranquillement en pleine lumière. Les techniciens présents s’assurent aussi que les lampes qui seront allumées ne sont pas piégées. Des photos de chaque pièce et objet touchés sont prises. Tout doit être remis à sa place initiale. Certains agents évitent même de porter du parfum.
Passé le péage de Fleury-en-Bière, à 60 kilomètres de Paris, Djeballi repère un des motards qui a démarré et s’est positionné derrière eux.
« Regarde ce bâtard ! » Il hurle et tape du poing sur le tableau de bord. Les deux complices savent maintenant qu’ils sont suivis. Soudain, dans les écouteurs des policiers, du « son islamique » : des anachids. Djeballi et Lebrun ont monté le volume radio à fond et écoutent une lecture du Coran. Visiblement dans le but d’étouffer leur conversation. Dans son bolide de filature, Hatem hoche la tête, agacé. Les flics n’ont plus accès aux conversations de la voiture des djihadistes. Djeballi et Lebrun sont imprévisibles. Se sachant suivis, comment vont-ils maintenant pouvoir entrer en contact avec les fournisseurs ? Ils ne prennent aucun risque. Et huit heures plus tard, ils sont revenus à leur point de départ dans le sud-ouest de la France. Des moyens colossaux engagés sans résultat ce jour-là. Les policiers épuisés mettent fin à la filature… C’est le tribut des démocraties. Dans la plupart des cas, aucune intervention ne peut avoir lieu sans flagrant délit.

Imad et les kalachnikovs

A chacune de ses visites prolongées dans la capitale, un ingénieur syrien est installé dans des hôtels « agréés DGSI », des hôtels « partenaires avec les services de sécurité intérieure », me diront les agents de l’opération Ratafia. Les chambres sont équipées de caméras, « sonorisées », et le staff est rodé à la discrétion. Le Syrien a ainsi fréquenté trois hôtels parisiens de luxe discrets (à Pigalle, Bourse et Montparnasse).

Extrait de "Les guerres de l'ombre de la DGSI"

« Quand tu entres là-dedans à 5 heures du matin pour la première prière, qu’il y a 30 mecs qui te regardent et ne te connaissent pas, t’as une boule au bide, confie un officier de renseignement. Surtout que certains des islamistes recherchés à Torcy allaient prier armés. » « Quand notre collègue arrive à la mosquée, poursuit-il, il n’y a que des “chibanis” [des anciens]. Il est habillé normal, sans excès, il ne fait pas le converti tout frais qui en fait des tonnes en djellaba et tout le tralala. Il fait la prière, ça va vite la prière du matin, en faisant attention à ce qu’il fait parce qu’on observe chacun de tes gestes. Si tu te trompes ils te disent : “Qu’est-ce que tu fais là ? Vas-y, casse-toi.” Tu peux aussi te faire tabasser. Il y a des mecs qui se sont fait défoncer dans plusieurs mosquées de banlieue à cause de ça justement.

Extrait de "Les guerres de l'ombre de la DGSI"

Les services, comme souvent, font venir le camion « aspirateur » de données (IMSI-catcher) devant l’immeuble. Le faux véhicule de livraisons va prélever à distance les coordonnées de tous les téléphones qu’utilisent les djihadistes, ainsi que leurs données sur les réseaux sociaux. Le logiciel aspire le contenu de tous les appareils numériques dans un rayon de 100 mètres.

Extrait de "Les guerres de l'ombre de la DGSI"

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